Chapitre 5 – Les Giths, De l’île des Vents Salés à Astrallas.

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Chapitre 5 – Les Giths, De l’île des Vents Salés à Astrallas.

Message par Squish le Jeu 16 Juin - 14:27


Partie 1 - Emergence

La silhouette d’Arnash se détachait sur la petite péninsule au nord-est de l’île des Vents Salés, par laquelle avaient fui les derniers Giths. Son peuple était né sur cet archipel, mais cette partie des récifs était la dernière zone à peu près sûre. Leurs frères désormais ennemis, les Githyankis, occupaient la rive opposée au sud-ouest, mais gagnaient chaque jour un peu plus de terrain. Ils saccageaient méthodiquement Lastre, la capitale Gith érigée au cours des dernières décennies et tout juste achevée, qui n’était plus qu’un champ de ruines fumantes derrière lui. En face, Arnash tentait de distinguer la surface des flots aussi loin que son regard le lui permettait. La Mer Astrale était couverte de nuages sombres et chargés de particules , et ils se remémorait avec nostalgie les nappes de brumes laiteuses qui entouraient l’île des Vents Salés il n’y a pas si longtemps. Plus aucun navigateur étranger ne s’était approché de leurs côtes depuis des décennies, tous terrorisés à la seule idée que leurs embarcations, perdues dans les bruines, ne soient coulées, ou pire, qu’elles ressortent vidées de leur équipage, sans autre explication. Voilà bien des années qu’aucun bateau n’avait effleuré la région, et ce faisant, personne n’avait pu remarqué que le brouillard s’était désormais transformé en épais nuage de suie.
Les Githyankis avaient longtemps terrorisé les environs. Les cités englouties dans lesquelles ils résidaient étaient invisibles sous l’océan, et malgré leur remarquable intelligence, ils demeuraient des créatures sauvages et cruelles. Mi-hommes, mi-serpents, froids et calculateurs, ils jouissaient de la terreur qu’ils inspiraient. Leur pratique obsessionnelle et morbide de la magie noire était connue sur tout le continent, et avait contraint toute autre espèce intelligente à les éviter obstinément.

Arnash déambulait au milieu du ponton duquel étaient parties les dernières embarcations, avec à leurs bords les derniers survivants, les dernières familles, et les dernières garnisons Giths, qui s’étaient résignés à fuir vers un nouveau foyer, plus proche du continent. Il balaya du pied les détritus qui jonchaient le sol et témoignaient de la hâte dans laquelle les siens avaient quitté leur ville natale. L’écume qui se formait autour des récifs en contrebas était saturée de cendres.

Non, personne ne savait vraiment ce qui se tramait dans cette partie de l’océan, et Arnash n’en avait que trop conscience. Personne ne savait rien de la ville de Lastre. La cité était pourtant un joyau gagnant à être connu et reconnu, qui synthétisait l’architecture millénaire des sanctuaires marins des Githyankis aux exigences des bâtiments terrestres, tels que savaient les concevoir avec talent les Humains. C’était le berceau des Giths, une récente branche de la communauté Githyanki. Ils avaient progressivement émergé au fil des siècles, pour finalement se sédentariser sur l’île, contrairement à leurs ancêtres, qui ne foulaient la terre ferme qu’avec réticence. Ces individus d’un nouveau type avaient perdu de leurs traits reptiliens, mais gardaient les stigmates de leurs ancêtres dans leur regard froid et leur peau quasi translucide. Ils constituaient depuis lors le nouveau noyau dur de ce peuple ophidien tant redouté. Les Giths demeuraient toutefois fragiles, en sous effectifs par rapport aux Githyankis, et pour le monde extérieur, ils n’existaient pas. Arnash se sentait seul, et se savait seul.
Il remontait maintenant les ruelles du port au nord de l’île, en traversant les bâtiments aux murs effondrés et noirs de suie, et en évitant autant que possible les voies piétonnes où résonnaient encore, parfois, des cris et des hurlements lugubres. La guerre civile avait tournée au massacre, avec pour seul but d’éliminer tout éventuel survivant de la faction adverse. A ce jeu là, les Githyankis avaient rapidement eu le dessus. Les Giths étaient davantage portés sur les lettres, la magie et la science, et peu enclin à la sauvagerie dont faisaient preuve leurs frères. De plus, la capacité de ces derniers à se retirer à l’envie dans l’océan leur avait donné un avantage décisif pour épuiser les forces armées Giths.

Arnash redoublait de précautions, se faufilant d’ombre en ombre, à mesure qu’il s’approchait du dernier bastion Gith, le palais royal de Lastre. On ne le surnommait pas le Flagelleur Mental pour rien, sa capacité à se rendre invisible n’avait pas d’équivalent, même chez les plus puissants Maîtres de l’Ordre profond des Githyankis. Il longeait déjà le palais, frôlant ses parois immenses et vibrantes, parcourues de flux magiques. L’ennemi devait être bien en peine à présent que la ville était vidée, et devrait concentrer tous ses efforts à investir le palais dès la nuit tombée. A l’intérieur, le Roy Fradernal les aurait défiés seul si son entourage n’en avait décidé autrement. Le chef des Giths nourrissait un profond ressentiment envers les anciens et aurait préféré donné sa vie plutôt que de vivre dans la frustration qu’avaient fait naître dans son cœur les événements récents. Arnash lui-même avait longtemps douté, aggravant le malaise de son Roy. Qui étaient-ils pour aller à l’encontre de l’esprit millénaire de leurs ancêtres ? Ces derniers temps, il avait fait beaucoup d’efforts pour persuader son Roy que son projet était finalement le bon, et que les Giths avaient toujours besoin de lui.

Le Roy Fradernal était le premier a avoir rédigé un manifeste Gith, faisant l’apologie du savoir, et encourageant les individus à se réaliser à travers l’exploration et la découverte. Cette philosophie allait totalement à l’encontre de celle des Anciens, qui voyaient d’un très mauvais œil quiconque souhaitait s’éloigner de la Mer Astrale, et chérissaient leur mode de vie autarcique et secret. De vives tensions avaient éclatées, entre Fradernal et l’ordre des Profonds, le conseil qui regroupait les Anciens les plus influents. Les Giths s’étaient attirés leurs foudres dès lors qu’ils avaient voulu s’ouvrir au monde, et se rapprocher du continent. C’est alors que l’île des Vents Salés avait été placée en quarantaine, puis encerclée par les Githyankis.

Arnash arriva aux portes du palais, grandes ouvertes, mais rendues infranchissables par un mur de fumée bleue, qui interdisait l’accès plus efficacement que n’importe quel alliage de bois et de métal. Il marmonna une incantation qui fît naître de petites étincelles d’électricité statique tout autour de lui, avant de passer au travers du nuage de fumée. De l’autre côté, il s’assura de la bonne tenue du sortilège en vérifiant chacun des glyphes gravés autour de l’arche principale.

Tout en arpentant les coursives vides au dessus des jardins du palais, Arnash consolidait pensivement quelques sortilèges et pièges théurgiques. Au cours de cette guerre fulgurante, il avait compris une chose, qui avait balayé tous ses doutes; si l’exercice de la mort était bien dans ses gènes, il ne l’acceptait pas. Fradernal était le premier à avoir cerné le problème Gith, et à en avoir fait une profession de foi. Au cours des premières échauffourées, le monarque avait perdu bon nombre de fidèles, certains allant jusqu’à se retourner contre lui, et Arnash s’en voulait encore d’avoir si longtemps hésité. Pour son Roy, il avait néanmoins risquer la mort à de nombreuses reprises, mais moins par fidélité que par incapacité à se départir de certaines questions sans réponses qui le rongeaient. Quand l’utopisme entêté des Giths s’était heurté au tribalisme féroce des Githyankis, il avait réalisé un peu tard que lui et les siens représentaient l’espoir, et que leurs ancêtres n’étaient que des monstres sans pitié.

Il remonta l’escalier étroit qui menait au sommet de la plus haute tour de l’édifice. Là haut, l’air était plus frais, mais le panorama lui serra le cœur. Le soleil n’était pas couché mais ne perçait déjà plus l’épais nuage noir qui étouffait l’île depuis des jours, et il n’y avait plus rien à voir, de toute façon. Les rues désertes n’étaient plus que des sillons charbonneux, éclairées ça et là par des brasiers qui dansaient comme autant de petits démons en fête. Arnash pris une grande inspiration en humant l’air sec et brûlant, tandis que des lueurs de torches commençaient à vibrer entre les ruines, de plus en plus vives, en se rapprochant, en même temps que des voix de l’ennemi tonnaient, de plus en plus fortes, tout autour du palais.


Partie 2 - Le bras armé

Dans la salle du Roy, Fradernal regardait pensivement la Pierre Antique prénommée Kros, le puissant artefact qui surplombait le trône, et diffusait la magie tenace qui parcourait les murs du palais. Grâce à elle, l’édifice résistait encore à l’incendie qui le rongeait depuis le début de la nuit. Les fenêtres du monument rougeoyaient à mesure que les flammes se propageaient à l’extérieur. Sur les murs, les tapisseries craquaient sous l’effet de la chaleur, et les étendards des plus puissantes familles de la cité ondulaient pesamment au plafond. Le Roy avait déposé sa robe et sa couronne souveraine sur une commode dans un coin de la pièce. Sur la longue table en pierre au centre de la pièce, des tas de cartes, de manuscrits et de parchemins s’amoncelaient au milieu d’instruments de mesure. Dans l’obscurité d’un coin de la pièce, une porte s’ouvrit. Milic, l’architecte du Roy, se précipita une torche à la main, avant de contourner la table, puis d’y jeter une pile de documents supplémentaires. Tout en observant les feuillets d’un air anxieux, il murmura :

« Bon, les plans d’Astralas sont en route avec Dolf, c’est l’essentiel. Je vais brûler tout ça, en essayant d’oublier le travail que cela va demander pour tout rédiger à nouveau…Pour la Pierre Antique, Fradernal, faites vous une raison. Vous êtes sûr de ne pas vouloir m’accompagnez au Canyon ? »

Le Roy se détourna de la pierre;

« De toute manière, ils nous suivraient à la trace si on emportait Kros. J’aurais aimé avoir le temps de la détruire, c’est tout, l’idée qu’ils la récupèrent après mon départ m’est intolérable. Tout est déjà scellé… Non, la question qui me chagrine actuellement c’est : est-ce encore utile d’attendre Arnash ? »

Le Flagelleur mental les avait quittés au matin pour entretenir les sortilèges qui garantissaient leur sécurité, et bien que l’ennemi soit encore tenu en respect, son absence prolongée commençait à être louche. Fradernal connaissait le tempérament de son garde du corps, et le soupçonnait d’avoir une fois de plus vagabondé hors des murs du palais. Il aurait été agacé s’il n’avait pas été aussi inquiet.

L’atmosphère s’alourdit soudainement, en même temps que la lumière faiblit. Les regards de Fradernal et Milic convergèrent simultanément dans la même direction. Derrière eux, sous la voûte d’entrée, une silhouette sombre se détachait dans l’encadrement, une épée à la main.
D’un geste nonchalant, l’inconnu lança un paquet en direction de Fradernal, avant de siffler;

« La tête du lieutenant Dohan. Lui et sa troupe pathétique ont bénéficié de toutes nos largesses quand ils se sont présentés au sanctuaire, seulement armés de leur bêtise. Votre arrogance n’a décidément pas de limites. » Il marqua une pause, et fit un pas dans la lumière. C’était Brahor, le Maître Githyanki en second dans le Cercle de l’Ordre des Profonds.

« Fradernal, comme l’on s’y attendait, ton opiniâtreté s’est rapidement muée en folie, et tu n’as guère mis de temps à bafouer l’honneur des tiens en quelques coups de lames bien mal avisés. Vous avez sali notre mémoire, et entraîné l’île dans votre chute. Alors me voilà, et j’ai avec moi la rançon de ta gloire. » La lame pivota dans sa paume, jetant un éclair violacé.

Fradernal plissa les lèvres sans expression.

« Brahor, vous ici… L’anguille a donc trouvé le courage de ramper hors de sa fosse. Qu’avez vous fait des magiciennes du cinquième ordre, et des captifs humains et elfes ? »

Brahor étira un sourire mauvais, les yeux écarquillés. Il fit encore un pas. Sous sa capuche pourpre et grise, son visage de cobra noir avait plus que jamais l’air reptilien.

« Elles n’ont jamais été nos otages, railla-t-il. Je préfère laisser planer le mystère et faire travailler ton imagination sur le sort qu’elles ont pu subir. Pour les captifs du continent, il serait intéressant de vous garder dans l’ignorance, car vos projets pourraient s’en trouver contrariés de forte intéressante manière, mais comme ils devraient cesser d’exister ici en même temps que vous, je tiens à vous exposer la chose. Vous allez voir c’est amusant. Alors… nous avons soigneusement rassemblé tous ces prisonniers, puis les avons découpés, en tout petits morceaux. Ensuite, nous avons rempli des centaines de bouteilles de leurs restes et d’objets permettant de les identifier avec certitude. Pour finir, nous avons jeté tous ces jolis colis dans les courants qui échouent sur les rives de Fartarrus et de Nedmor, leurs régions natales. Les retrouvailles avec leurs familles risquent de faire forte impression, et les Giths vont connaître un regain de popularité sur tout le continent après ça. Je doute que vous puissiez nouer avec eux des relations cordiales dans ces conditions. Il va de soit que nous avons accompagné ces offrandes de notes explicatives particulièrement explicites, concernant une nouvelle race de Githyankis ayant l’intention d’envahir Teredia . »

Brahor fît tourner sa lame plus nerveusement, la pointe crissant sur le sol.

« Toujours aussi beaux joueurs… » lança Milic.

Fradernal suivait les mouvements de l’épée du Maître Githyanki, en comptant les tours qu’il faisait faire à son arme, qui tournoyait de plus en plus vite. Le Roy avait fait ses classes chez les Profonds, et savait qu’à vingt tours, le Maître attaquerait.

Le bois craquait au dessus d’eux, et les vitres irradiaient sous une chaleur toujours plus étouffante, qui déshydratait leurs peaux et craquelait leurs lèvres. Fradernal avait la main sur son sceptre de métal, orné de pierres violettes, qui pendait à sa ceinture. Il tira sur son fétiche sans lâcher Brahor du regard, qui observait désormais un silence plein de menace, les yeux baissés sur son arme.

Vingt. Fradernal s’élança dans un bond. Sans ciller, Brahor répondit à son assaut d’une large embardée sur le côté en déviant le sceptre de son adversaire. Les deux armes tintèrent dans un éclair blanc, et aussitôt la lame de l’ancien vint s’abattre sur le nouveau Roy. Son bras gauche se détacha et tournoya mais Fradernal ne changea pas de trajectoire. Son membre tranché n’avait pas terminé sa chute qu’il avait touché, et frappé de son bâton Brahor à la tempe. C’était finit, les deux adversaires n’avait pas combattu quelques secondes qu’ils se tenaient à nouveau immobiles. Autour d’eux, la lumière virait au pourpre. Le nez et les oreilles du Githyanki étaient ensanglantées par l’hémorragie qui se propageait sous son crâne, et le Maître eut à peine le temps d’esquisser un dernier sourire indéchiffrable, avant de s’effondrer.
Milic se précipita pour soutenir son Roy, dont l’épaule ensanglantée commençait d’imbiber le côté gauche de son pourpoint d’un sang noir.

Ils eurent à peine le temps de se retourner quand une vitre vola en éclat derrière eux, non loin du trône royal. Un violent courant d’air s’engouffra, et deux nuages de fumée verte et rouge s’entremêlèrent dans un tourbillon en s’engouffrant dans la pièce. De la magie crépitait, et dans la fumée on entendit le tintement de lames qui s’entrechoquaient. Tout à coup le nuage rouge fut aspiré vers l’extérieur en disparaissant comme il était venu, tandis que le nuage vert se dissipait lentement, laissant apparaître Arnash, hors d’haleine. Au dessus de lui, la Pierre Antique avait disparu de son socle. Le Flagelleur Mental se tourna vers Fradernall et Milic, écarquilla les yeux en voyant l’état de son Roy, mais se ressaisit immédiatement.

« Bon, ils ont réussi. On a plus le temps, leurs troupes arrivent. »

Milic essaya de protester mais Arnash avait déjà fait pivoter une dalle de pierre cachée derrière le trône. Il poussa l’architecte et aida le Roy à s’engouffrer dans l’escalier qui disparaissait dans l’obscurité. La dalle se referma derrière eux avec un bruit de loquet métallique. Le Flagelleur ne les avait pas suivis.

La galerie s’étirait en ligne droite, et débouchait directement sur la péninsule au nord-est de l’île. Deux embarcations les attendaient; celle à destination du Canyon des Sables Chauds, qui embarquait des archéologues aux visages anxieux, et celle avec pour mission de sillonner les océans à la recherche de survivants Giths égarés, avec quelques mages à son bord, qui devait achever son périple sur l’île d’Astralas. Une prêtresse fit immédiatement porter Fradernal à bord pour lui dispenser les premiers soins, et Milic embarqua sur l’autre navire, en compagnie des ouvriers et des archéologues. Le Flagelleur n’était toujours pas reparu quand les navires levèrent l’ancre et partirent dans des directions opposées.


Partie 3 - Contact

Milic n’en revenait pas de fouler le sol de Teredia en un seul morceau. Le cauchemar de l’île des Vents Salés était loin derrière eux à présent, et son navire avait fait une trop brève escale sur l’île d’Astralas, leur nouveau foyer, dont ils avaient dû repartir à regret pour s’acquitter de leur mission dans le Canyon des Sables Chauds. Milic avait été agréablement surpris par l’avancée des travaux à Astralas, Fradernal avait de toute évidence mit le chantier en route bien avant que les premières émeutes n’éclatent à Lastre. La cité s’organisait autour d’une ancienne commanderie, et il ne restait à Milic qu’à renforcer les défenses en dotant les lieux d’un réseau d’artefacts digne de ce nom, qui régulerait les flux magiques et protégerait toute l’île.
L’architecte n’avait pas perdu de temps malgré les réticences de ses frères, qui auraient aimé se prélasser un peu plus longtemps dans le nouveau havre de paix dont ils avaient si longtemps rêvé. Ils avaient donc rejoint le fameux Canyon des Sables Chauds, sur la rive sud-est du continent, à l’abri derrière la chaîne de montagnes de Brumebleue. La région était un filon de pierres précieuses, l’endroit le plus indiqué pour se procurer le plus rapidement une nouvelle Pierre Antique pour remplacer celle perdue à Lastre. On en trouvait aussi dans l’océan, mais elles étaient bien plus rares et ardues à dénicher.

Les ouvriers étaient donc à pied d’œuvre et creusaient sans relâche le granit rougeâtre qui formait une profonde balafre dans le paysage verdoyant. Quelques jours suffirent à obtenir des résultats encourageants, et des pierres de tailles respectables passaient de mains en mains pour être présentées à Milic. Les prises étaient bonnes, mais aucune des roches n’avait l’envergure d’une cœur de cité et ne méritait qu’on la nomme.
La garde qui sécurisait le chantier commençait à s’acclimater à la région, dont le calme relatif ne fut troublé qu’en de rares exceptions par quelques lutins chapardeurs et couards, qui occasionnèrent quelques frayeurs sans gravité parmi les travailleurs. Un mage ou deux étaient postés sur le rivage et scrutaient l’horizon en permanence, pour parer à toute intrusion maritime.

Milic passait ses journées à travailler les pierres récoltées en compagnie d’experts. On les taillait, puis on testait leur compatibilité, en essayant de mettre au point le réseau le plus optimal en termes de circulation de flux magiques. C’était le genre de travaux qu’ils effectuaient plus volontiers la nuit, pour mieux apprécier la comportement des gemmes. Une routine quotidienne s’était installée, et on déposait les pierres dans le quartier de l’architecte et des mages pendant la journée, qui prenaient le relais dès que la lumière commençait à baisser.

Puis, une nuit de pleine lune, alors que Milic était affairé sur une configuration de gemmes toute à fait convaincante, un vacarme retentissant vint troubler le silence habituel du camp endormi. L’architecte crut que son cœur allait s’arrêter, quand il réalisa que c’était des cris de joie qu’il entendait. Il cru entendre son nom, et sortit. Des ouvriers qui avaient veillé particulièrement tard lui expliquèrent qu’ils avaient été attiré par un endroit spécial, qu’ils travaillaient depuis des jours, et que, malgré l’épuisement, ils n’avaient pas pu s’empêcher de continuer de creuser. Leurs explications devenaient de plus en plus confuses à mesure qu’ils tiraient littéralement le Maître architecte par le bras, qu’ils relâchèrent devant un immense trou béant dans la roche. Milic faillit tomber à genoux. La pierre qu’ils avaient dégagée était si énorme qu’ils n’avaient pas encore pu l’extirper entièrement. Kros était une naine comparée à ce rocher monumental, d’un bleu si profond qu’il en était presque noir. Milic essaya de parler mais rien ne sortit, les idées se bousculaient dans sa tête. C’était une découverte tellement importante qu’elle en était dangereuse. Il était vitale que cette pierre parvienne à Astralas dans les plus brefs délais, et que toutes les précautions soient prises au plus vite.

Dans la liesse générale, la garde ne remarqua pas tout de suite la présence d’intrus qui les observaient depuis les hauteurs rocailleuses, à la lisière de la forêt qui bordait le canyon. L’engouement se transforma instantanément en silence gêné. Les étrangers fixaient le chantier et leurs occupants, qui levaient des yeux ronds en leur direction. Milic s’avança, et s’adressa au guerrier le plus visible, visiblement le chef de groupe. C’était un colosse aux yeux étincelants, et dans la pénombre, il ne distinguait que deux immenses cornes au niveau de sa tête.

« Ola ! Qui va là ? »

La silhouette leva une torche. Milic vit alors que les cornes n’étaient pas celles d’un casque, mais faisaient bien partie du corps puissant qui le dominait . C’était des Ulaths, les barbares sanguinaires des Plaines Fournaises, et bien qu’ils ne soient pas sur leur territoire, ils n’étaient pas si loin de chez eux. Le Maître Gith ragea intérieurement, il avait fallu qu’ils tombent sur eux maintenant. Le guerrier cornu ne dit rien, et Milic se décida à briser la glace.

« Nous sommes une garnison en mission pour notre Roy, s’attaquer à nous revient à nous déclarer la guerre. Veuillez décliner vos intentions. »

L’Ulath brandit un couperet gigantesque, grossièrement ciselé. Il tendit l’arme en l’air, avant de la déposer à terre. Sans un mot, il entreprit de descendre le relief accidenté, seul, sans se presser. Tout le campement suivait le moindre de ses mouvements dans une tension palpable, les mages étaient prêts à riposter, les mains déjà chargées d’étincelles et de volutes enflammées. Sans faire attention aux menaces dont il était la cible, l’Ulath s’avança en direction de Milic. Un peu trop près. Un des magiciens Giths tint l’étranger en respect, mais Milic l’arrêta d’un signe et reprit.

« Vas-tu nous dire ce qui vous amène ? »

« Vous êtes loin de chez vous » posa l’Ulath.

« Hum, en effet comme je te l’ai dit, nous sommes en mission ici… »

« Vous êtes des sorciers Githyankis, c’est bien ça? »

Milic fut un peu décontenancé par cette assertion brutale.

« Euh…non pas tout à fait, mais vous connaissez les Githyankis ? Enfin, ce ne sont pas vos ennemis ? »

L’Ulath eut un rire rauque.

« Ha ! Nous ne naviguons jamais, mais vous êtes connus. Plus que vous ne le voudriez… Que se passe-t-il sur l’île des Vents Salés en ce moment ? »

« Les Githyankis sont nos ennemis désormais, nous avons connus une guerre civile. C’était nos frères autrefois… » coupa Milic.

A son tour, l’Ulath parut désarçonné. Perplexe, il regarda derrière lui, en direction de son groupe.

« Bon, qui êtes vous alors? »

L’échange entre Milic et les Ulaths dura toute la nuit, et fut riche en révélations pour les deux parties. Les Giths sortirent enfin de l’anonymat par la meilleure des portes, car ce premier contact ne fut que le premier d’une longue série entre les deux espèces. Au matin, Milic avait été envahi par une fatigue paralysante, entêtante, mais au combien grisante. Les événements prenaient une tournure qu’il n’avait osé espérer, tous les risques qu’avait prit son peuple se trouvaient récompensés, et il remerciait intérieurement son Roy d’avoir eu le courage de ses ambitions. L’acheminement de la nouvelle Pierre Antique ne fut qu’un détail, car les Ulaths offrirent leur aide en échange d’un mage Gith pour accompagner leur détachement, mais ceci est une autre histoire.


Partie 4 - Astralas

Enfin. L’île se détachait sur l’horizon. Les picotements qui lui parcouraient l’épaule se répandirent dans tout son corps, et Fradernal eut un vertige. Derrière lui, des familles déchirées, mais aussi des rescapés, des portés disparus l’accompagnaient, dont les yeux se remplissaient de larmes à mesure qu’Astralas se profilait en face d’eux

D’îlots en archipels, Le Roy avait mené expédition sur expédition, renforçant à chaque fois ses forces. Il était parti avec un frêle esquif, et il revenait avec une flotte. Les rares Githyankis à avoir croisé sa route l’avaient payé plus que de leur vie, et le monarque déchu avait réalisé avec une rancune mauvaise, qu’il appréciait toutefois à sa juste valeur, à quel point la guerre avait aussi affaibli les forces des anciens.

Enfin, le passé était balayé. Les Githyankis ne seraient plus un obstacle pour les Giths, qui avaient payé le prix de leur liberté cent fois. Ils ne perpétueraient plus les traditions viciées d’une civilisation déviante, et ils marcheraient la tête haute à la face du monde, quel que soit leur destin.
En réalité, il tentait de se persuader lui-même, en déniant le traumatisme de la guerre. Il présentait de sérieux symptômes paranoïaques qu’il tentait par tous les moyens de cacher à ses sujets, mais il se sentait constamment surveillé, jour et nuit, se retournant fréquemment comme s’il traquait une ombre.
Toutefois, Fradernal cessa progressivement de ressasser ses démons à mesure qu’ils approchaient d’Astralas. Une puissance inconnue et d’une grande densité l’envahissait peu à peu. Il se sentit enveloppé par l’île, des vibrations apaisantes le transportaient, et il réalisa soudainement que son épaule ne le démangeait plus. Il ne se retourna pas vers l’équipage quand lui aussi, il se mit à pleurer.

Les navires jetèrent l’ancre à bonne distance, et on achemina progressivement les rescapés jusque sur l’île dans de petites embarcations. Le Roy resta seul à son bord, et demanda que Dolf, le Maître Instructeur, et Milic le rejoignent, pour s’entretenir avec eux en privé. Il observait la foule de loin, qui accueillait les rescapés sur la plage dans des explosions de joie. Le soleil allait se coucher quand une barque déposa finalement les deux Maîtres Giths à bord. Dolf marqua un temps d’hésitation alors qu’il contemplait son Roy pour la première fois depuis des mois, en constatant avec un air stupéfait son amputation et les traits de son visage transformés par l’épuisement. Milic n’eut cure des convenances et enlaça Fradernal chaleureusement, qui se laissa faire de bon cœur.

« Il faut que vous voyiez la Pierre, il faut la nommer ! » fit-il sans introduction.

Le Roy parut surpris et ne répondit pas de suite, et Milic eut alors un regain d’enthousiasme.

« Elle est prodigieuse, elle est haute comme trois hommes ! »

« Comment ? A ce point ? »

La révélation était de taille, Fradernal avait du mal à y croire. Milic fit part de son expérience depuis qu’ils s’étaient séparés sur la Mer Astrale, ce qui contribua à installer une atmosphère enjouée et détendue. Dolf souriait comme il entendait son récit pour la centième fois, sans toutefois pouvoir quitter le Roy des yeux. Leur monarque semblait hanté, plus abîmé qu’il ne le laissait paraître, et il en ressentit une grande tristesse. Il avait trop donné. Fradernal finit par remarquer son air affecté et arrêta Milic d’un signe bienveillant, comme s’il endiguait une avalanche.

« Nous avons toute la nuit, Milic, tu me conduiras au sanctuaire tout à l’heure, mais j’ai d’importantes directives dont je dois vous faire part sans attendre, spécialement à toi, Dolf. Tout d’abord, comment se porte l’île et ses habitants ? »

Dolf se redressa d’un bond, les yeux pétillants.

« Votre Grâce, et bien, à merveille! C’est un paradis comparé à ce que nous avons connu à Lastre, et grâce à Milic et son groupe, l’île est protégée par une magie d’une puissance inégalée à ce jour. La surprise a été double quand ils ont débarqué avec leur trouvaille, accompagnés de ces barbares à cornes qui veulent s’associer à nous. Vous êtes au courant, non ? »

« Oui, j’ai eu vent de la nouvelle et j’entretiens une correspondance avec leur chef. »

« Ah…? »

« Dolf, je sais aussi avec quelle efficacité tu as su t’occuper de notre cité et de ses habitants en mon absence, et je ne pourrai jamais te remercier suffisamment. Je sais ce qui t’en a coûté personnellement, je connais l’histoire de ta famille mieux que quiconque, et ton courage est rare. Malgré cela, j’ai honte d’avoir de nouveau besoin de toi pour endosser les responsabilités du commandement d’Astralas, car je ne peux rester pour assumer mes fonctions. »

Les deux Maîtres se regardèrent avec effroi, et Milic s’écria;

« Mais…Nous avons besoin de vous plus que jamais ! Toute notre communauté compte sur vous ! »

Le Roy ferma les yeux, et un vague sourire éclaira son visage.

« Au contraire Milic, une fois que j’aurais nommé la Pierre, vous n’aurez plus besoin de moi. Vous aurez un artefact au maximum de sa puissance, et moi je suis vidé. J’ai besoin de suivre la deuxième étape de mon credo. Dolf, tu es celui qui va transmettre la suite de mon enseignement aux autres Giths, et les jeunes recrues suivront cette voie désormais. Nous ne somme plus sous la coupe de nos ancêtres, et ce qui se trame sur le continent nous dépasse tous. Je vais partir pour Forkas et effectuer un pèlerinage en solitaire, là où les premiers Moines Sorciers ont maîtrisé la magie noire. Je dis que chaque Gith doit à son tour se trouver un but et une destination, et mener à bien sa propre quête. Les détails de notre charte sont rédigés dans ce parchemin. »

Il tendit un rouleau scellé à Dolf.

« Nous devons connaître et nous confronter au monde qui nous entoure si nous voulons survivre. Notre île, bien que puissante, est trop petite. Nous ne devons pas retomber dans la même torpeur mentale qui a corrompu nos ancêtres. Le destin d’un Flagelleur est de s’émanciper des attaches terrestres pour dissiper tout son être dans les courants astraux, pas de se recroqueviller dans un culte mortifère. Que chacun le comprenne bien et agisse en conséquence, mais tout ceci était déjà en gestation dans mon premier manifeste. Et ne vous inquiétez, je reviendrai à Astralas, j’ai juste besoin d’un peu de temps. »

Dolf serrait le parchemin, l’air attentif.

« Dolf, nous nous reverrons demain. Avant mon départ. je ferai aussi un discours à la population, mais pour l’heure, Milic va me conduire au sanctuaire. »

Le trio prit place dans la barque et rejoignit lentement l’île dans la nuit étoilée, sans un mot. Dolf les quitta quand il passèrent devant la commanderie, et bientôt le Roy et Milic se tenaient face au Sanctuaire Sacré, dissimulé à l’écart, au nord-est d’Astralas.
A l’intérieur du mausolée, les murs étaient bariolés de glyphes en tout genres, et un bassin avait été creusé au centre de la pièce ronde, dans lequel miroitait une eau aux volutes étincelantes, directement alimentée par la Pierre Antique. Fradernal resta ébahi un long moment devant l’artefact, serti à même la roche au fond de la salle, inondant les lieux d’une intense lueur bleu.

« Vous sentez, hein ? » dit doucement Milic.

« Prodigieux… »susurra Fradernal, le visage illuminé par l’expression émerveillée d’un enfant. « J’ai l’impression que mon bras pourrait repousser ! » dit-il en riant.

« Ne plaisantez pas, vos gènes reptiliens conjugués à une exposition prolongée rendrait la chose possible, selon moi. » Milic avait l’air sérieux.

Fradernal lui adressa un regard complice en coin.

« Ma foi, pourquoi pas, mais je ne prendrai pas tout de suite le temps de vérifier. Tu as accompli des miracles durant ton expédition, Maître Architecte, la cité est entre de bonnes mains. »

Ils conversèrent longtemps jusqu’au milieu de la nuit après avoir quitté le Sanctuaire. La Pierre fut baptisée Cosma, tant elle donnait l’impression d’être une porte ouverte sur l’univers. Milic quitta Fradernal avant l’aube, dont il comprenait mieux les motivations et envers qui il avait plus que jamais une confiance aveugle. Alors, enfin seul, le Roy contempla les paysages bucoliques de leur nouveau foyer, et flâna dans ses jardins sauvages.
Empli d’une force nouvelle, il n’en retomba pas moins dans une solitude affectée, et peu de temps s’écoula avant qu’il ne se sente à nouveau observé, et replonge dans une anxiété par trop familière. Son regard scrutait la moindre ombre allongée que les premiers rayons du soleil projetait dans les broussailles et entre les arbres, quand soudain son souffle coupa court. Une silhouette l’observait, perchée sur un rocher prêt de la côte. Fradernal cru qu’il rêvait, et mit un certain temps avant d’accepter la réalité de l’apparition, et de reconnaître son garde du corps. Arnash le salua, puis lui fit le signe des Flagelleurs, en portant son index à ses lèvres; l’invitation au silence. Il disparut comme il était venu, et Fradernal comprit qu’il avait franchi le dernier stade des Flagelleurs, celui du Garde Fantôme, des gardiens invisibles liés corps et âme à leur Maître, qui ne se montrait jamais plus sauf en cas d’urgence. Peu de nobles pouvaient se vanter d’être en si bonne compagnie. Ce matin là, Fradernal plongea dans un sommeil qu’il n’avait plus connu depuis, lui sembla-t-il, des siècles entiers.
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