Chapitre 4 – Les Elfes – Fartarrus, la Cité à l’épreuve du temps

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Chapitre 4 – Les Elfes – Fartarrus, la Cité à l’épreuve du temps

Message par Squish le Jeu 16 Juin - 14:23


Partie 1 - L’enclave de Fartarrus

Le sous-officier Sikilas hâtait le pas alors que la nuit tombait, et qu’il laissait derrière lui les forêts du sud. A présent, le chemin courait sur une plaine, et remontait plus loin entre les premiers tapis de fleurs d’un sous-bois qui délimitait l’entrée du Royaume des Elfes. A l’ouest, une brise marine remontait de la plage, là où la côte venait mourir sur les falaises de la presqu’île de Fartarrus, un immense morceau de terre qui s’enfonçait dans l’océan. L’ unique passage pour y accéder était cette zone côtière, déserte et idyllique, entre les Forêts des Cités Perdues et le Désert de Fuisserage. L’atmosphère envoûtante qui se dégageait des lieux devenait rapidement inquiétante pour qui s’y attardait un peu trop longuement, et gare au visiteur obstiné qui franchissait le bois et pénétrait sur l’île.

Sikilas soupira. Il revenait pourtant de Nedmor après un long voyage en territoire Humain, mais de toutes les étapes, celle du retour au pays serait sûrement la plus pénible. Il quitta le chemin et coupa vers la plage. Depuis l’apparition des Ombres, la plaine était le seul endroit véritablement neutre de Fartarrus. Plus haut, les esprits qui gardaient la forêt ne se contentaient plus de perdre les visiteurs et de les rediriger vers la sortie, ils étaient désormais systématiquement hostiles, sans prendre en compte la nature de l’intrusion. Le sous-officier marchait à présent sur le sable, sans ralentir son allure à mesure qu’il s’approchait de l’eau. Il fit quelques pas dans le courant en empruntant un banc de sable, invisible sous le courant, qui se dirigeait vers les falaises de Fartarrus.

La lutte contre les Ombres était plus vive encore sur le plan astral, et les Esprits de la forêt menaient une lutte sans fin depuis que des créatures corrompues tentaient de gagner l’île depuis les profondeurs de l’océan. Mais peu à peu les forces de la Nature s’épuisaient, à tel point que sur certains rivages, on distinguait mal les Esprits des Ombres. Ainsi certaines régions frontalières de Fartarrus étaient sensibles, surtout pour un elfe isolé. De plus, Sikilas s’était absenté des mois, et si les Esprits ne le reconnaissaient pas, il serait exposé comme n’importe quel étranger.

Sikilas continuait lentement, suspendu au milieu des flots, l’eau lui arrivant à peine aux chevilles. Il contourna ainsi l’île sur un bon kilomètre, puis il vira soudainement en direction des récifs, et disparut dans un nuage de brume. Après quelques instants, il se retrouva au beau milieu d’une crique marécageuse, où une berge discrète permettait d’accéder à l’île. Là, au sommet d’une butte, un immense totem de pierre se dressait, à l’effigie d’un ours, ou d’un loup. Le sous-officier s’en approcha en plongeant la main dans le col de son pourpoint. Il en tira un médaillon d’argent, frappé du sceau de sa famille, une tête de loup formée de branches entrelacées. Il ajusta le pendentif sur sa poitrine, et s’avança vers l’autel au pied de la statue, en tirant deux petits sacs de sa besace. Il répandit des plantes sur la pierre et jeta des cendres dans une niche abritant une lampe à huile. Au dessus, une fresque ornait le socle du monument, qui symbolisait des animaux convergeant vers le même point central, un soleil croisé avec une lune.
Ces idoles avaient été érigées pour canaliser les Esprits autour de l’île, et permettre aux elfes de faire entendre leur prière, ou, dans ce cas précis, d’annoncer leur présence pour se distinguer d’un intrus. Depuis le Déchirement, toutes sortes de phénomènes et d’anomalies avaient eu lieu aux frontières de Fartarrus, et il était même arrivé qu’un Esprit perdu se retourne contre un de ses fidèles. Le peuple elfique avait eu recours à toutes sortes d’astuces pour contourner les failles de ce qui garantissait leur sécurité en temps normal, mais finalement, le Roy Belassiel réglementa durement les allées et venues de ses sujets, qui ne furent plus autorisés à voyager sans raison, et le moins longtemps possible .

Sikilas releva la tête tandis qu’un hurlement de loup résonnait dans le lointain. Malgré son absence prolongée, les Esprits lui répondaient, ce qui était plutôt bon signe. Il contourna la statue et entra dans la forêt. Un brouillard fin recouvrait le sol moussu, et les arbres gigantesques, tous identiques, n’offraient aucun repère. Nul chemin ne permettait de s’orienter, et le terrain était partiellement envahi de mares d’eau stagnante. Mais le sous-officier ne semblait désorienté et, tout en pataugeant, il soufflait dans un cor en bois, qui crépitait d’un son grave presque inaudible.
Soudain, un mouvement dans son dos le fit se retourner. Une forme sombre avait détalé derrière le totem. Sikilas tira son arc et reprit sa route au pas de course. En quelques enjambées, il avait survolé les derniers mètres le séparant d’une clairière, où il se mit au sec, en prenant position au sommet d’un imposant monticule de terre, recouvert d’herbe, surplombé de minuscules dolmens gravés de runes.
La luminosité baissa tout à coup, et un grondement sourd résonna tout autour de lui. Sikilas brandit son médaillon en l’air, en tournant lentement sur lui-même. Une voix grinça, venue de nulle part et partout à la fois.

« Vol…Par ici…Va-t-en… »

Un flot incohérent de supplications, d’avertissements et de conseils lui parvenait. Sikilas jura en elfe, et mit son arc en joue, en cherchant autour de lui. Il arrêta subitement son geste, et écarquilla ses yeux gris. En face de lui, une silhouette se faufilait entre les arbres, et s’avançait dans la lumière de la clairière. C’était un loup d’un gris sombre, dont le poil hirsute accrochait des reflets violets. Le filet de bave noir qui dégoulinait de ses crocs et le blanc de ses yeux vitreux étaient caractéristiques de ces animaux fous, contaminés, perdus entre les Esprits et les Ombres, qui abreuvaient leurs victimes de paroles incohérentes pour tromper leur vigilance, avant de les tuer. Malheureusement, ces prédateurs devenaient monnaie courante aux alentours de Fartarrus, mais c’était bien la première fois que Sikilas faisait face à un spécimen aussi prodigieusement développé. La bête faisait la taille de deux chevaux, et ses pupilles brillaient d’une lueur maligne. Sikilas savait que la créature allait essayer de l’amadouer par la parole. Il ajusta son tir.

« Trop seul et hante la journée, n’est ce pas la nuit qu’on se fait des amis? » demanda le loup. Son sourire se voulait avenant.

Le sous-officier visait l’œil. Décidément, l’animal était vraiment énorme. Sikilas se maudit d’avoir mis autant de temps à rentrer, puis tira.


Partie 2 - Enora

Abstraction faite de ses frontières, Fartarrus demeurait un havre de paix sans équivalent dans tout Terredia. De l’autre côté de la forêt sauvage et menaçante, le cœur de l’île était à l’abri, et les clairières et les plaines fleurissaient, protégées par des esprits intacts et bienveillants. Pourtant, même dans cette zone, la capitale de Fartarrus restait introuvable. Ses accès, invisibles et secrets, changeaient d’emplacement selon les saisons, et constituaient les seuls passages vers la ville des Elfes.
A l’intérieur, les limites de la cité s’évanouissaient dans une végétation incertaine, les premiers quartiers arboraient des jardins suspendus fabuleux, et les rues pavés étaient des chef-d’œuvres de mosaïques.
Au centre de la ville, l’immense arbre d’Enora s’élevait dans le ciel, ses branches semblant se ramifier à l’infini. Quiconque avait la chance de pouvoir le contempler était saisi d’étonnement, et se demandait invariablement par quelle magie l’arbre n’était pas visible de l’extérieur de l’île. Enora était un mystère pour les elfes eux-mêmes, qui le considéraient comme leur Père. C’était le pilier de leur civilisation et la source de leur longévité, qui canalisait toute l’énergie de l’île.

A l’intérieur, l’arbre était un immense palais. Certaines salles semblaient trop grandes, l’architecture était trompeuse, et il était facile de s’y perdre et de se retrouver inexplicablement au beau milieu d’un sous-bois irréel. Les étages se succédaient ainsi, habités par des nobles, dont les familles constituaient toutes des branches plus ou moins éloignées de la famille Belassiel elle-même.
A mesure que l’on s’élevait dans l’arbre, on remontait la hiérarchie aristocratique, jusqu’aux rangs les plus importants, pour finir dans les quartiers du Roy lui-même, au sommet d’Enora.

C’est dans ces luxueux couloirs qu’Olius, un des principaux conseillers du Roy Belassiel, déambulait en se dirigeant vers les appartements de sa sainteté, lorsqu’il croisa un sous-officier au détour d’un couloir. Il était peu commun de voir un soldat ici, et l’intrus, couvert de boue de surcroît, ne l’avait même pas salué. Olius regarda le malotru disparaître derrière un escalier, avant de frapper à la porte du Roy. Il entra en se fendant d’une chorégraphie de révérences.
La pièce était un lieu d’études, jonchée de fauteuils et de tapis, dont les murs étaient couverts de bibliothèques. Au fond de la pièce, un lourd bureau de bois supportait des piles de documents et de cartes. Derrière, une porte-fenêtre grande ouverte donnait sur le feuillage d’Enora, qui inondait la pièce d’une vive lumière verte. Le Roy était assis là, et regardait distraitement dehors, absorbé dans la contemplation de l’océan feuillu. Olius s’avança. Sur un côté du bureau, une carte du Royaume était affichée sur un tableau, avec toutes sortes d’indications.
Çà et là, de petites fleurs blanches étaient épinglées sur le tissu. Sur le bureau, des médaillons étaient alignés, et le Roy en tenait un dans les doigts d’une main, en le manipulant pensivement.
Forcé par l’habitude, Olius effectua une autre courbette.

« Votre Seigneurie… »
Le Roy lui adressa un regard bienveillant, fixa de nouveau le médaillon qu’il tenait, puis le jeta au milieu des autres sur le bureau. Olius remarqua alors que chacun des bijoux était frappé du sceau de chaque grande famille d’Enora.
« Toujours les Orleha ? » s’enquit le Roy.
« Je suis désolé, Excellence, ils réclament de nouveau un entretien privé… », répondit Olius comme s’il avouait un crime.
La famille d’Orleha était une des plus grandes familles de Fartarrus, qui bien entendu siégeait dans Enora, juste en dessous du Roy. La puissance dont ils jouissaient n’avait d’égale que leur aptitude au complot et au scandale. Depuis quelques mois, ils s’étaient mis en tête de marier leur fils aîné à la dernière fille du Roy, et menaient depuis une véritable campagne de séduction plutôt agressive.
En temps normal, le Roy aurait facilement donné sa bénédiction pour une telle union, surtout aussi favorable.
« Sikilas est revenu de Nedmor… » ajouta Belassiel.
« Oh, c’est lui que j’ai croisé en entrant… il était méconnaissable ! », glapit Olius.
Le Roy prit une fleur blanche et l’épingla sur le tableau, juste au dessus d’un symbole de statue. Olius l’observa en se composant une expression dépitée, avant de s’alarmer;
« Le totem de la Bête aussi ? »
« Oui c’était le dernier, Sikilas vient de me le confirmer. Il n’y a plus aucun totem réellement efficace. »
« Malheur, le peuple va vraiment paniquer, cette fois! » , repartit Olius.
Le Roy sourit.
« Vu le cours pris par les événements, ce serait une aubaine. »
Ne sachant que répondre, Olius observait un silence affecté. Coupée du monde, la population de Fartarrus vivait effectivement dans l’ inconscience caractéristique des populations privilégiées, entretenant un rapport abstrait et distancié au monde. Les troubles qui secouaient Terredia ne la touchaient pas, et les récits du dehors sonnaient comme d’angoissantes légendes fort exagérées.
Le peuple regardait les soldats aller et venir, en s’inquiétant vaguement, tandis que les nobles d’Enora continuaient de s’enivrer du jeu du pouvoir et d’intrigues politiques.
« Les Orleha sont puissants et appréciés par le peuple, continua Belassiel, mais totalement inconnus de l’extérieur, autant qu’ils le méconnaissent eux-mêmes. Leur fils est un jeune parvenu sans éclat, capricieux et mondain, épris de poésie. »
Le Roy empilaient les médaillons les uns sur les autres tout en parlant.
« Les frontières du Royaume partent en lambeaux, et nous accueillerons bientôt les Hommes aux portes de notre forêt. La garnison que nous enverrons en échange pour Nedmor se doit de nous représenter dignement, et je ne peux risquer qu’un jeune poète écervelé nous tourne en ridicule, et se répande en mondanités, et en caprices. »
Il marqua une pause, et du dos de la main, repoussa la pile d’emblèmes.
« Pour sceller notre alliance, j’ai besoin d’hommes de confiance. Sikilas est le seul candidat sérieux, à la hauteur d’une mission aussi exigeante. Marié à ma fille, il sera anobli, et leur couple assurera notre réputation à l’extérieur sans créer de vagues inutiles. »
Olius déglutit face aux conclusions du Roy, qui venait à peine d’entendre le rapport de Sikilas. La capacité du souverain à réagir vite aux pires situations était impressionnante. Il n’avait pas hésité à, simultanément, forcer un mariage, contrarier une des plus puissantes familles de Fartarrus, et persister dans une politique extérieure que l’opinion publique rejetait en bloc, à défaut de la comprendre.

Certains doutaient de l’immortalité du Roy Belassiel, mais Olius vivait à ses côtés, et savait qu’il était bien éternel. Parfois cependant, assez étrangement, il soupçonnait le Roy de se réjouir des troubles à venir, comme s’il en attendait quelque chose.


Partie 3 - Othar

Parmi les innombrables secrets que recelait Fartarrus, il existait un chemin enchanté qui, même si la ville était située à des kilomètres des côtes, conduisait directement au bord de l’océan. Sur une jolie plage de galets, surnommée la crique de la Corne d’Eau, surgissait de manière assez incongrue une grande aiguille de roche, qui pointait légèrement vers la mer. C’était un ancien phare, creusé dans la pierre, qui avait depuis été réaménagé en temple sacré. Au pied de l’édifice, un réseau de pièges et de fils reliés recouvrait le sol, et l’accès était formellement interdit au public.

C’est là que le sous-officier Sikilas se rendit, au terme de sa première journée de retour dans la capitale. Le soleil couchant irradiait le paysage de lumière mielleuse et dorée, et pourtant Sikilas n’avait jamais trouvé Fartarrus si peu chaleureuse. Toute la ville était sur le pied de guerre, et il venait d’écoper de la pire promotion qui puisse être. Il était en passe de prendre la tête d’une armée, et d’entrer dans la famille royale, lui qui avait débuté comme simple éclaireur. En temps normal, il était quasiment impossible pour un elfe, de son vivant, de s’élever socialement tant l’ordre social était rigide, mais la guerre avait forcé le destin. D’aucuns auraient considéré cela comme une bénédiction, mais Sikilas connaissait le jeu des puissants, et ne goûtait guère les coutumes de la cour. Surtout, il ne se voyait pas danser à la mesure des exigences d’une princesse.
La nuit tombait, et le sous-officier n’était pas venu pour admirer le patrimoine de l’île. Patiemment assis sur une souche de bois mort, il attendait Ohtar, un guerrier elfe noir de haut rang, devenu un héros de Fartarrus. Réputé plus vieux que le Roy lui-même, le mythe voulait qu’il n’ait jamais essuyé une seule blessure tout au long de sa périlleuse carrière. De tempérament discret et peu bavard, il vivait reclus, ce qui convenait parfaitement à Sikilas, qui n’avait aucune envie qu’on lui serve un discours creux en préambule du rituel. De ce point de vue, il remerciait les Esprits de l’avoir pour mentor.
En effet, il ne suffisait pas d’anoblir le premier venu et de le canoniser chef des armées pour en faire un nouveau membre de l’aristocratie. Les traditions des elfes étaient sophistiquées et incontournables, et elles s’adaptaient aux individus en considérant leur rang, leur famille et leur profession. Au minimum, Sikilas savait qu’il aurait droit à une partie de chasse, mais c’était sans compter sur l’ingéniosité dont pourrait faire preuve Ohtar pour corser l’épreuve.
L’elfe noir ne se montra qu’au moment où les dernières lueurs du jour mouraient. Il attendait au sommet de la Corne d’Eau, et observait Sikilas. Ce dernier se redressa d’un coup en apercevant les yeux d’Ohtar posés sur lui, qui brillaient comme deux feux follets violets au milieu de son visage sombre. La silhouette se releva, mince et élancée, et pointa un doigt vers les récifs sur la gauche de Sikilas. L’elfe noir dégaina un arc noueux, au bois brillant. Sikilas reconnu l’Arc des Vents Secs, une arme légendaire, aussi célèbre que son propriétaire. Sans armer aucune flèche, Ohtar visa, et tira. Brusquement un souffle, ou plutôt une déflagration eut lieu tout autour de lui, et il disparu pour réapparaître instantanément à l’endroit qu’il avait désigné. Sikilas ne se laissa pas distraire et s’élança derrière son guide, qui s’échappait déjà dans les bois à la vitesse du vent.
Ils traversèrent la forêt à une telle vitesse que Sikilas dut se fier aux mouvements d’Ohtar pour ne pas se laisser distancer, tout en se concentrant pour éviter les arbres qui défilaient autour de lui. Il connaissait l’île comme sa poche et pourtant, il aurait été bien incapable de dire où ils se trouvaient. Quelques zones lui semblaient vaguement familières, mais les Ombres avaient radicalement transformé le paysage, les arbres tordus s’agitaient bizarrement, l’air vibrait de magie impie et une atmosphère lugubre nimbait les lieux.
Ohtar arrêta soudain sa course saccadée, au beau milieu d’une clairière beaucoup trop exposée au goût de Sikilas. Il se tenait immobile, les pieds enfoncés dans les feuilles mortes, quand le sous-officier le rejoignit, en pensant reconnaître le terrain.

« On n'est pas dans la zone d’Artanis par hasard ? »

« Si, se contenta de répondre le guerrier. Reste concentré. »

Sikilas remarqua alors les Ombres. Entre les arbres, tout autour d’eux, des créatures se faufilaient dans leur direction, et les encerclaient progressivement. Leur nombre était tellement incroyable qu’elles se confondaient les unes avec les autres, et passaient pour de simples ombres agitées par le vent. A cet instant, Sikilas crut qu’Ohtar avait perdu l’esprit. L’elfe noir avait les deux mains jointes sur son arc, qu’il avait planté dans le sol, entre ses pieds. Il marmonnait d’inaudibles incantations, pendant qu’à la lisière de la clairière, les premières créatures démoniaques commençaient de se jeter sur eux. Sikilas décocha quelques tirs et faucha une gorge, un œil, avant de littéralement clouer un monstre sur un arbre. Mais, désemparé, il regardait les centaines d’assaillants fondre sur eux et se cru perdu, quand une déflagration retentit à nouveau. Cette fois, une vingtaine de traits partirent simultanément dans tous les sens, comme autant de flèches tirées avec une force colossale, en évitant de surcroît les obstacles. Sikilas regarda les tirs confluer vers le sous-bois, bouche bée. Des cris monstrueux retentirent, puis plus rien. En une attaque, Ohtar avait vidé la zone. Le paysage s’éclaircit légèrement, et l’on distinguait à nouveaux les environs sous la clarté lunaire. Devant eux, la clairière se refermait sur une pente raide, au relief accidenté et envahie par la végétation, dépourvue de chemin praticable.

« On y est », dit simplement Ohtar.

Ils se trouvaient effectivement aux pieds de la source d’Artanis, située en haut de la butte. C’était le cours d’eau par lequel les Ombres avaient infiltré l’île, et par lequel elles continuaient d’arriver le plus souvent. Malgré tous les efforts fournis pour endiguer le mal, les Ombres revenaient toujours, et il avait été impossible de rendre à la source sa pureté originelle, qui demeurait la zone la plus sensible et la plus surveillée de Fartarrus. Sikilas garda le silence pendant qu’ils commençaient d’escalader la côte.


Partie 4 - La source d’Artanis

Sikilas voyait des stèles se détacher au dessus de lui, sur le sommet de la butte, alors qu’il rejoignait Othar et achevait les quelques mètres qui le séparaient de la fin de son ascension. La source se trouvait sur un minuscule plateau, abritée dans une grotte à demie ensevelie. Le terrain était soigneusement aménagé, bariolé de toutes sortes de protections et d’avertissements. Des fétiches se balançaient au bout de leur fil d’argent, des glyphes recouvraient chaque rocher et chaque pierre du périmètre. Les lieux n’étaient pas seulement lugubres, ils étaient aussi chargés d’un fureur meurtrière palpable, extrêmement déstabilisante.
A peine étaient ils entrés dans la grotte que Sikilas suffoquait, la poitrine serrée. Il ne savait pas pourquoi, mais la tête lui tournait, et il sentait l’évanouissement poindre. La galerie ne s’enfonçait dans la terre que de quelques petits mètres, comme un terrier, avant de s’ouvrir sur un large bassin cerclé de roche, avec juste assez de place autour pour circuler. Quelque part, une faille laissait passer un filet d’air et quelques rayons de lumière, ce qui soulagea un peu le sous-officier.
Othar sourit en apercevant son teint livide ;
« C’est normal, quiconque pénètre ici subit le même malaise. Ceux qui comme moi, ont déjà été immergés, ne sont pas affectés. Pour l’instant, veille à ne pas trop te laisser aller », précisa-t-il pendant qu’il répandait des pétales d’Ail des ours et de Digitale Pourpre sur le sol.
Le rituel qu’il préparait était mal connu, voir totalement oublié des elfes. Sikilas le regardait faire, en tentant de se remémorer l’historique du lieu. La source était tristement célèbre pour avoir été un des premiers territoire contaminés lorsque les Ombres s’étaient répandues sur Teredia. Pour les elfes, la légende d’Artanis était un récit partiel, enveloppé de mystère, emblématique de la sombre période dont il était issu. L’histoire relatait le désespoir d’une princesse Elfe ayant perdu son mari et son unique fils, assassinés lors d’une partie de pêche par une sirène des Eaux Troubles, au lac de Fartage. Terrassée par le chagrin, la princesse Artanis sombra dans la folie. Elle s’échappa d’Enora pour laisser libre cours à son désir de vengeance, et tua la sirène maléfique. Blessée à mort elle aussi, elle se réfugia non loin, dans la grotte qui abritait la source du lac, et se laissa mourir à cet endroit. Ainsi la légende voulait que son esprit dément hante encore la source, entravé par son désespoir.
Sikilas eut un vertige, et s’adossa à la paroi. Othar s’avança vers lui.
« Tu es encore debout, félicitations. »
Pendant un moment, Othar ne fit que parler de banalités pendant qu’il installait Sikilas au bord de l’eau. Le sous-officier se sentait de plus en plus glisser vers un état second, et se laissait faire par son guide, dont la présence se faisait de plus en plus lointaine. Othar l’aida à se déshabiller, et Sikilas se retrouva bientôt immergé jusqu’à la poitrine, somnolant lourdement, bien installé sur un bord de la source.
« Sikilas…Sikilas! »
La voix le tira un peu de sa torpeur. Les deux yeux violets d’Othar étaient plongés dans les siens.
L’elfe noir lui prit la main. Il posa une dague d’ébène brillante sur une partie charnue de sa paume, en dessous de l’auriculaire, et fit glisser la lame. Sikilas sentit le filet de sang couler et sa main retomber dans l’eau.
« Va maintenant… », dit Othar en s’installant à l’écart, dans un coin sombre de la grotte.
Pendant qu’il sombrait, les reflets de l’eau dansaient sur la voûte rocheuse au dessus de lui, et le grattement des arbres au dehors se faisaient plus insistants. Un voix féminine chantait, lointaine, doucement. Il perdit connaissance alors que l’eau était prise d’étranges mouvements, et que des courants chauds et froids se mélangeaient autour de lui. L’instant d’après il se retrouvait sur les rives du lac de Fartage, et crut un instant que le rituel était terminé. Mais, ne se rappelant pas comment il était parvenu jusque là, il chercha Othar des yeux une seconde, avant de s’apercevoir qu’il entendait toujours la musique, plus forte, et incroyablement séduisante.

Il n’eut pas le temps de comprendre, et son point de vue changea légèrement. Il se trouvait désormais derrière un homme et son enfant, en train de pêcher. L’enfant tenait une canne à pêche et regardait son père avec inquiétude. L’homme avançait, envoûté par le chant féminin en provenance du lac, puis plongea soudainement. Sikilas ne pouvait rien faire d’autre que regarder, et il vit l’homme se faire happer dans un tourbillon d’eau bouillonnante et noire, qui disparut comme il était apparu. L’enfant s’était avancé, et pleurait à gorge déployée, de l’eau jusqu’aux chevilles. Une explosion retentit à quelques centimètres en face d’eux, en soulevant un geyser d’eau noire. La sirène des Eaux Troubles jaillit de derrière le rideau de gouttes qui retombait, en hurlant , tout crocs dehors, une dague dans chaque main. Comme s’il était à la place du garçon, Sikilas vit un tourbillon fondre sur lui et le tranchant des lames se mêla à l’angoisse, l’horreur et l’incompréhension.
Il ne vit plus rien, mais perçut un râle ou une plainte, faiblement. Progressivement, il sentit une vague de colère le submerger, avant d’être subitement et entièrement envahi par une rage intolérable. Il vit une pièce sombre. Il vit Artanis tuer un garde, puis s’enfuir. Hors du temps et de l’espace, il la suivait dans la forêt. Il ne sentait plus son corps, comme s’il avait oublié qui il était.
Sur les rives du lac, il vit la princesse attirer la sirène en jetant à l’eau une tunique de son mari décédé. Les deux ennemis s’agressèrent mutuellement dès qu’ils se virent, leurs hurlements se confondant. La violence de l’assaut fut tel qu’Artanis était déjà bariolée de blessures quand elle parvint à saisir la gorge de la sirène. La légende rapportait que c’était à cet instant qu’Artanis avait été contaminée, son sang s’étant mélangé à celui de la sirène, ce qui était vrai. Cependant, Sikilas assista à la suite. Artanis, un œil crevé, et mutilée à plusieurs endroits, avait toutefois immobilisé sa proie. La nuque cassée, les bras désarticulées, la sirène ne pouvait que geindre quand la princesse commença de la dévorer vivante.
C’est à ce moment là que la garde de Fartarrus la retrouva. Les soldats se précipitèrent pour écarter la princesse, mais celle-ci les tua jusqu’au dernier, avec une aisance terrifiante, avant de retourner à son repas.
Sikilas sentait son corps de nouveau tandis qu’il regardait la princesse s’éloigner en direction de la source, en hurlant des propos gutturaux incompréhensibles, proche de l’animal. Il sentit aussi, comme les sens lui revenaient, que la sensation de fureur ne le quittait pas. Il se réveilla. Othar le regardait. Sikilas se leva, en proie à une panique et une colère virales.
Othar le fixa de son regard étincelant, puis finit par dire:
« Avant que tu ne demandes, je te le dis: ça ne passe pas. Te voilà fin prêt à entrer dans la haute. »
Sikilas siffla, la poitrine en feu. Il commençait à maudire tous ceux qu’il croisait depuis qu’il était revenu à Fartarrus, comme s’ils s’étaient donnés le mot pour ruiner son existence.
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