Chapitre 2 – Les Humains

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Chapitre 2 – Les Humains

Message par Squish le Jeu 16 Juin - 14:16


"1ère partie - Le sort de Porcell "

Avant que le Déchirement ne se produise, alors que Terredia était encore une Terre Sainte, les Hommes jouissaient d’une vie paisible dans la majestueuse ville de Porcell, sous la gouvernance du grand Roi Drefus. Symbole du pouvoir divin, la commune se dressait au sommet d’une colline entourée de montagnes et elle était réputée dans le monde entier pour être la seule communauté humaine encore sous la protection d’un Dragon, le Gardien Filtryon. A l’intérieur du mur d’enceinte, des rues spacieuses abritaient une multitude de maisons à colombages faites de bois robuste et de pierres anciennes, entre lesquelles fleurissaient des jardins merveilleusement entretenus. La vie de la cité s’articulait autour du palais royal, au sommet de la ville, vers lequel tous les quartiers confluaient. Un quotidien paisible s’écoulait au rythme des marchés et des prières, sous l’autorité d’un souverain pieux et respecté, sans qu’aucun incident majeur ne vienne jamais troubler l’ordre public.

Le bon Roy Drefus, intègre et adoré à juste titre, s’épanouissait dans l’exercice d’un pouvoir presque trop tranquille. De nombreuses années s’étaient écoulées sans qu’aucune guerre ni aucune crise ne vienne troubler le royaume. Le souverain ne connaissait aucune contrariété. Dans son entourage, il n’y avait guère que sa Reine, Nedmille, passionnée de magie et absorbée dans l’étude des vieux parchemins, pour le tracasser. Elle passait des journées entières au côté de clercs, de prêtres et de magiciens, à étudier les sciences occultes. Particulièrement versée dans l’art de la divination, elle ne cessait de rapporter de sombres prophéties à son époux et lui rappelait régulièrement que Porcell et ses habitants connaîtraient bientôt un avenir tragique. Autant de ragots que le Roy considérait avec une courtoisie bienveillante et une certaine négligence, s’estimant heureux que sa Reine n’entretienne pas une passion plus frivole. Ainsi, la Reine Nedmille faisait campagne pour l’étude et le développement de la magie dans tout le royaume, aidant partout où elle le pouvait à diffuser les écrits et entretenir le savoir.

Cependant, son profil de « prophétesse apocalyptique » n’était guère du goût de tous et cela nuisait à son image de souveraine. Trop souvent elle mettait l’accent sur la nécessité de renforcer les défenses de la cité sans que rien ne vienne confirmer ses craintes. Le peuple manifesta son inquiétude, surpris que le discours officiel se durcisse sur des bases aussi fallacieuses. D’autre part, les pratiques divinatoires n’étaient pas vu d’un très bon œil, ni en religion, ni en politique. Le Roy et ses conseillers rappelèrent rapidement la Reine à ses responsabilités et on rassura l’opinion public en passant le problème sous silence et en recentrant les débats. Nedmille, malgré un cercle de fidèles dévoués, se retrouvait isolée, contrainte à se murer dans un silence frustré. Chaque jour qui passait voyait l’angoisse de la Reine grandir. Elle passait souvent de longues soirées à son balcon, à contempler l’horizon jusqu’à ce qu’il disparaisse dans la nuit, au milieu de ses livres, semblant chercher une solution à un problème connu d’elle seule.

Pourtant, une inquiétude discrète s’était installée dans les cœurs et les esprits. Une ambiance étrange pesait sur la cité. Les avertissements de la Reine résonnaient d’autant plus fort qu’elle se taisait désormais. Nombreux l’accusaient d’avoir semé le trouble et de la populace jusqu’à la cour du Roy, les rumeurs allaient bon train. Du bout des lèvres, étouffés par la peur, les plus audacieux l’accusaient de sorcellerie. Le Roy lui-même dormait mal à présent, troublé par le comportement de sa femme qui se montrait de plus en plus distante.

Une nuit, Drefus se réveilla en sursaut, victime d’un mauvais rêve. Trempé de sueur, il quitta sa couche, hagard, avant de s’immobiliser, la tête dans un étau. Sous ses pieds, il sentait le sol vibrer. Nu et chancelant, il se dirigea vers le balcon, en quête d’un peu d’air frais. En passant le seuil de la terrasse, il fut étonné de constater que les manuscrits dont son épouse prenait si grand soin d’habitude, étaient là éparpillées à même le sol, certains déchirés, d’autres froissés, des pages s’échappant de ses cahiers au gré des courants d’air.

Pensif, Drefus se passa la main sur le front, le sang battait ses tempes et son crâne retentissait par à-coups sourds. Brusquement, un vrombissement dissipa sa léthargie. Il s’aperçut que le bruit ne provenait pas de sa tête. Une clameur sourde vibrait au loin et il tendit l’oreille. Peu à peu le bruit semblait se propager dans toute la ville et le monarque eut juste le temps de réagir que déjà le vacarme de chevaux retentissait dans la cour du château. A peine avait-il enfilé sa robe de chambre que la porte tressaillait sous les coups répétés de la garde.

2ème partie - Le siège

La voix du lieutenant Torfellier tonnait : « Votre Altesse ! On nous attaque ! ».

Le Roy était déjà sorti, enfilant précipitamment une paire de bottes, d’un air incrédule. L’officier était entouré de quatre spadassins au garde à vous, tous en sueur. Un cri métallique retentit jusque dans les couloirs du château et l’air vibra du bruit caractéristique des ailes du Dragon.

« Filtryon s’apprête à rejoindre le front ! » haletait Torfellier, tandis qu’ils emboîtaient le pas du Roy qui dévalait les escaliers vers la cour.

« Des centaines d’Orcs sont aux portes de la ville, c’est incompréhensible… Le capitaine dirige les troupes hors des murs pour empêcher leur progression, mais des bandes sont déjà infiltrées dans l’enceinte ! Le colonel et quelques patrouilles protègent les civils pour l’instant, mais il faut évacuer ! ». Tout allait trop vite et les questions affluaient.

Comment des Orcs avaient-ils pu mener une attaque aussi foudroyante ? Ces créatures stupides et sauvages ne représentaient plus une menace depuis longtemps et ils craignaient les armées humaines. On ne les avait jamais vu former des groupes de plus d’une dizaine d’individus, sans quoi ils s’entretuaient irrémédiablement. Qui les dirigeaient ? Drefus ne parvenait pas à définir ses priorités convenablement, et par dessus tout, il se demandait où sa Reine pouvait bien se trouver…

Tandis qu’on harnachait le Roy de son armure de combat et qu’on préparait son destrier, le lieutenant continuait son rapport dans l’urgence. Ils avaient affaire à une horde vraisemblablement composée de plusieurs clans. Leur puissance de frappe était proprement effarante. On ne comptait déjà plus les pertes. Les monstres avaient surgi aux frontières de la ville et seraient déjà en train de saccager Porcell si un petit groupe de magiciens n’avait été là pour contenir les envahisseurs et donner l’alerte. A ces mots le Roy sursauta. Au même moment, un messager surgit dans la cour et rapporta la mort du colonel, en avertissant que l’ennemi gagnait du terrain. Torfellier assura sur un ton grave qu’il fallait fuir. On le hissait sur sa monture et le sang de Drefus se glaçait à mesure qu’on lui confirmait ses craintes ; la Reine était à la tête du groupe d’avant-garde des prêtres et des mages qui avaient encaissé l’agression et qui résistaient depuis le début.

Malgré les invectives de son lieutenant l’exhortant à quitter la ville, le Roy fonçait à présent dans les rues, talonné par son état major. Casques baissés, épées hors des fourreaux, le détachement se fraya rapidement un chemin jusqu’aux portes de la cité. Le souverain se maudissait en fouettant son cheval jusqu’au sang, en pensant à toutes les mises en garde de son épouse, à ses explications, ses supplications, qu’il avait de si nombreuses fois et si négligemment écarté. De rage, il fauchait les têtes d’ennemis égarés dans sa cité, qui s’adonnaient au pillage des maisons un peu prématurément.

Hors de l’enceinte, la bataille faisait rage au milieu des champs. Des hordes d’Orcs sauvages se déversaient sur les rangs de soldats et les défenses menaçaient de céder à tout moment. La ville était sur le point de tomber. Au loin, le dragon Filtryon volait en cercles et crachait son feu par intermittences. Drefus et sa garde fendirent les rangs ennemis en sa direction. Sur son passage, les membres volaient. Des rivières de sang noir semblaient envelopper les mouvements furieux du Roy dans cette mer hostile. L’escorte réussit à rejoindre les premières lignes du conflit, d’où l’on pouvait apercevoir le groupe de magiciens censé abriter la Reine Nedmille. Par miracle, ils tenaient encore leur position et ils aveuglaient les environs d’une profusion de sorts ininterrompus.

Le lieutenant Torfellier, qui repoussait péniblement des assaillants de plus en plus féroces et nombreux, suppliait son Roy d’entendre raison : « Votre Sainteté, il faut battre en retraite, je vous en conjure… Nous ne pouvons rien faire ici ! ».

Le lieutenant disait vrai, ils étaient cernés. Le groupe de mages était isolé, submergé de toutes parts. Bien au delà, au sommet d’une butte, on apercevait le chef ennemi, qui malgré la distance semblait énorme, sa silhouette bleue sombre se détachant sur l’aube naissante. C’était lui qui affrontait, seul, armé d’une hallebarde démesurée, le Grand Dragon de Porcell.

Drefus cherchait désespérément à localiser son épouse derrière les rangs serrés des mages et des prêtres. Tout à coup, il fut aveuglé quand, du centre de leur formation, un signe jaillit au milieu d’un éclair et éclata dans les airs. Immédiatement, une barrière translucide enveloppa la troupe de magiciens, tourbillonnante et parcourue de signes incandescents. Une voix proférait des incantations sans s’interrompre. Tout autour, les Orcs chancelaient et tombaient, morts ou étourdis. L’esprit de Drefus lui, tressaillit ; sur la barrière ainsi formée, il reconnaissait une des seules signatures magiques qu’il ait jamais retenu des exposés de Nedmille. Un sceau sur lequel elle s’était un jour particulièrement attardée, retraçant du doigt les lignes du symbole sur le grimoire tandis qu’elle expliquait son fonctionnement, de sa voix douce et studieuse. C’était le sceau du Don, l’arme ultime des Soigneurs, qui repoussait et tuait n’importe quel ennemi à sa portée, tout en soignant et décuplant les forces des alliés. Cependant, son utilisation était unique et désespérée, car le lanceur n’y survivait pas…

La barrière octroya effectivement un regain de puissance considérable aux mages, qui déclenchèrent une furieuse tempête de magie. Les ennemis s’évaporèrent de toute part. La riposte fut si violente que la troupe se retrouva isolée du reste de la bataille et profita d’une soudaine accalmie. Dès lors, le Roy put enfin voir sa Reine. A genoux au milieu d’ensorceleurs, elle lui tournait le dos, tête baissée et bras ballants. Elle continuait doucement ses incantations, mais la vie la quittait tandis que la barrière faiblissait. Les magiciens s’affairaient autour d’elle, mais ils savaient qu’il n’y avait rien à faire… Une prêtresse la soutenait pendant qu’elle s’affaissait et rendait son dernier souffle, et que les regards se détournaient.


3ème partie - L’exil

L’aube se levait. La garde du Roy se replaçait et sécurisait le périmètre où les mages avaient combattu toute la nuit durant. La bataille était en train de se déplacer vers la ville, si bien que Torfellier, le Roy et les mages se retrouvaient quasiment isolés avec une poignée d’hommes.
Le corps inerte de la Reine Nedmille fut délicatement porté puis installé sur le dos d’un destrier. Le Roy, encore sous le choc, ne bougeait pas, mais sa réaction était prévisible et son regard perdu commençait déjà à vibrer en direction du chef ennemi. Loin devant, derrière le seul régiment Orc subsistant dans la zone, l’immense Orc noir semblait prendre autant de plaisir à tenir le Dragon en respect qu’un enfant jouant avec un cerf volant. Le Dragon fit alors un écart, en poussant un cri vers le Roy.
Là où la Reine était morte, le Roy aperçu Dalfresse, le célèbre dresseur de Dragon et Grand Mage de Porcell, qui se tenait seul et regardait lui aussi vers le chef Orc. Mais son regard affecté suivait les mouvements de Filtryon. Le mage avait réagit au cri de son compagnon et se tourna vers Drefus.
Avant que le Roy, fou de rage, ne sonne une charge suicidaire ou quelque ordre inconsidéré, Dalfresse bougea la main. Le Roy baissa les yeux, mais les doigts du mage achevèrent leur figure au moment où il ouvrait la bouche pour protester. Le souverain s’effondra avant d’avoir émis le moindre son.

Ce qui restait de la garde royale s’en trouva passablement soulagée. Ils avaient échappé à une percée qu’ils savaient fatale. Le lieutenant Torfellier adressa à Dalfresse un regard entendu, puis installa le Roy endormi sur sa selle. Les soldats se regroupèrent, des sortilèges de distraction furent lancés sur le groupe et c’est ainsi qu’une petite troupe d’une dizaine de guerriers et de quelques mages fuirent la bataille avec les corps du Roy et de la Reine sous leur protection. C’était le devoir qui les poussait, car la honte d’être en vie leur étreignait déjà le cœur pendant que derrière eux, Porcell disparaissait dans les flammes et les hurlements.

Ils rejoignirent une caravane à quelques dizaines de lieux. La Reine avait pris les dispositions nécessaires pour qu’un maximum de citoyens soient escortés hors des murs dès les premiers signes d’invasion. Ainsi, quelques centaines de personnes, accompagnées d’une garnison bien armée, étaient déjà en route pour la forteresse de Grava, le fief du père de la Reine, loin à l’Ouest. Torfellier réalisa alors à quel point lui et ses hommes, ainsi que le Roy, devaient leur survie aux magiciens qui les escortaient et qui assuraient le bon déroulement des opérations.
Toute la journée, il fallut gérer l’affluence des miraculés du siège de Porcell et des fuyards des villages alentours, qui se réfugiaient auprès du convoi. Quelques escarmouches sans gravité eurent lieu avec des bandes d’Orcs disséminées dans la région, mais au soir la caravane avait suffisamment creusé l’écart avec les envahisseurs pour semer d’éventuels pillards et décourager toute poursuite à leur encontre.

Le Roy se réveilla alors que la nuit tombait. Il était allongé dans une litière qui tanguait au pas des chevaux. Drefus se redressa sur sa couche et vit qu’une charrette progressait à sa hauteur. Le véhicule était couvert d’étoffes élégantes et des lampes éclairaient un corps étendu au milieu de fleurs et de coussins brodés. Une immense tristesse l’envahit alors qu’il reconnaissait sa Reine et il contempla longuement son visage pâle et beau qui s’agitait sous les flammes des bougies funèbres. Une prêtresse était à ses côtés, qui accompagnait la défunte en murmurant les chants appropriés. Aux rênes de la charrette, Dalfresse scrutait le ciel étoilé.
Torfellier apparut alors en trottant à hauteur du véhicule royal et sans descendre de cheval il renseigna rapidement le Roy sur l’état des troupes et la relative stabilité de la situation, en indiquant leur destination. Puis, plus gravement, il supplia le Roy de se reposer. Le lendemain, ils arriveraient à Grava et les mages avaient requis une audience de toute urgence auprès de sa Sainteté. Drefus acquiesça, troublé, mais épuisé. Une fatigue sourde, étrange, l’envahissait. En réalité, il ne pensait pas se réveiller s’il s’endormait et cela lui était égal. Il ferma les yeux.

Au dessus d’une plaine d’herbes sèches, un soleil vert luisait faiblement dans le ciel sombre, projetant des ombres rouges et baignant les environs d’une lumière irréelle. Au loin, le Roy aperçu une silhouette féminine qui se détachait. Les herbes agitées par le vent lui arrivaient à la taille et elle semblait marcher vers lui, sans jamais se rapprocher. Le Roy entendait la voix de la femme, qui, malgré la distance, résonnait toute proche. La lumière vacillait, le vent s’intensifiait, à mesure que son malaise grandissait. Drefus regarda autour de lui. Il reporta son regard vers la femme. Elle n’était plus là. Il se rendit compte qu’il était maintenant paralysé. Incapable de faire le moindre geste, il perçut cependant un mouvement du coin de l’œil. Une voix siffla, la femme était à ses côtés.

« Tu n’es pas Roy, Usurpateur. Vous êtes les enfants illégitimes et vous marchez vers la fin ! »

Elle soufflait les mots à son oreille en même temps qu’elle le contournait pour lui faire face. Sous sa capuche noire, elle le fixait de ses yeux reptiliens. Sa peau claire semblait parcourue d’écailles à certains endroits et une langue fourchue frétillait entre ses lèvres d’encre. Elle lui sourit, d’une beauté troublante et porta une main sur la joue du Roy. Le vent se faisait assourdissant, la nuit les enveloppa soudain. Mais Drefus se sentait apaisé, il ne sentait plus son corps.

« Ecoute… », dit-elle simplement.

Le Roy se réveilla dans un flash, il n’avait dormi que quelques minutes. Son regard affolé s’arrêta sur Dalfresse, qui le fixait depuis la charrette funèbre. La prêtresse était à présent à ses côtés, une main posée sur son front.

Elle ramena le visage du Roy sur elle et dit doucement : « Calmez-vous et dites moi ce que vous avez vu. ».

4ème partie - Le règne de Nedmor

Le lendemain, au petit matin, les réfugiés de Porcell atteignirent l’entrée du domaine de Grava. On enterra la Reine Nedmille avec ses ancêtres, au cimetière à la frontière de leur territoire, dans le silence.

Aux portes de la ville, un camp avait été dressé pour accueillir les exilés, derrière lequel se dressait la forteresse. Réputée imprenable, ses murs interminables et lisses ne se fendaient que d’une seule entrée coincée entre deux tours massives. Elle était creusée à même la montagne et continuait à l’intérieur de la roche, de sorte que le rempart d’entrée était le seul visible. Le mur plongeait dans un gouffre, seul un pont de pierre permettant l’accès au château.

Des valets du Seigneur Dirth, le père de Nedmille, vinrent aussitôt avertir le Roy que leur maître n’était pas en état de les recevoir selon les usages. L’homme était âgé et le deuil de sa fille l’avait meurtri au point qu’il ne quittait plus son lit depuis plusieurs jours. Il refusait toute visite. Cependant, ils précisèrent qu’étant donné les circonstances, le Seigneur Dirth avait souhaité remettre la forteresse au commandement royal sans plus de délais et qu’il s’était permis de mettre au courant ses sujets sans passer par les voies officielles. Il demandait seulement à ce que son capitaine reste à la tête des patrouilles à l’intérieur des murs, en raison de son expertise du bâtiment.

Drefus acquiesça sans plus de questions et renvoya les messagers. Il considéra les décisions de son beau-père. Le Seigneur Dirth devait se trouver en ce moment même dans une grande détresse morale et physique et nourrissait sûrement de l’amertume à l’encontre de son gendre. Malgré la douleur du deuil et son grand âge, il ne perdait pas de vue l’intérêt de tous. Il faisait preuve de sagesse et de détermination, comme à son habitude. Ses décisions, brutales mais justifiées, s’articulaient pour que les deux parties s’accommodent au mieux de la situation et que la vie de la cité ne s’en trouve pas trop bouleversée. Drefus ne put s’empêcher de se sentir misérable, en repensant une fois de plus à Nedmille.

La forteresse était peu gardée et les habitants ne se bousculaient pas dans les rues. En réalité, l’arrivée des Porceliens était une aubaine et constituait un renfort salvateur dans cette période de trouble où des nouvelles plus mauvaises les unes que les autres arrivaient chaque jour, des quatre coins du Royaume.

Torfellier fut soulagé de passer sous le commandement du Capitaine de Grava. Il put ainsi retrouver ses hommes, qu’il avait quitté pour commander à la caravane des exilés et souffler un peu. Il renoua avec son premier amour, les chevaux, comme lorsque du temps où il était un jeune écuyer. Torfellier s’adonna à un spectacle équestre en compagnie d’autres dresseurs, pour divertir la foule et marquer la fin de leur éprouvant périple. Une ambiance légère et détendue se répandit sur le campement et les habitants de la forteresse se mêlaient aux réjouissance avec entrain.

De son côté, Dalfresse était aux abois. Dès que le Roy fut disponible, il le pressa de le rejoindre à l’écart du bivouac, en compagnie de deux maîtres des arcanes. Drefus était plus que jamais à l’écoute des magiciens, rongé par la culpabilité et désormais conscient que la survie de son peuple dépendait de leur concours autant que celui de l’armée. A l’ombre d’un grand arbre, les traits tirés par la fatigue, il écouta longuement Dalfresse tirer les conclusions de leur périple et des événements récents.

La bataille n’avait été que le préambule d’une guerre totale qui venait de se déclarer. Cela, n’importe qui aurait pu le deviner, mais le mage exposa alors ce que lui et ses compagnons seuls étaient en mesure d’expliquer, à commencer par le réseau d’indices qu’ils avaient retracé pour arrêter leurs conclusions.

Tout d’abord, l’invasion des Orcs était en soit une anomalie. De toute évidence ces créatures n’avaient pu agir seules et les mages avaient sentis une puissante magie parcourir le camp ennemi lors de l’affrontement, sans jamais pouvoir en localiser la source. La Reine avait quelques fois parlé des Giths, mais même les magiciens étaient sceptiques sur cette hypothèse. Ces anciennes créatures à peine humaines, au passé trouble, appartenaient depuis longtemps au folklore destiné à effrayer les enfants. D’autre part, Dalfresse avait été très préoccupé par le fait que Filtryon avait disparu après la bataille, sans que son lien avec lui ne soit rompu. Autrement dit, le Dragon n’était pas mort, mais il ne les avait pas rejoins non plus, ce qui là encore soulevait beaucoup de questions et restait inexplicable. En définitive, seul de grands pouvoirs étaient capables d’arracher un Dragon au lien qui l’unissait à un homme.

Ainsi lors de l’exil, on restait interdit quant à la position à adopter tant que le véritable ennemi demeurait inconnu, avant que le Roy ne fasse ce rêve, qui apporta quelques éléments de réponse. Cela attestait non seulement que les Giths étaient bien à l’origine de l’attaque, mais confirmait surtout quel était leur but. Ils se contrefichaient vraisemblablement d’occuper Porcell. La ville avait été livré en pâture aux Orcs, comme une récompense.
La Reine avait étudié les Giths, car ils étaient un peuple résolument tourné vers la magie et ils ciblaient leur attaque selon une stratégie tout à fait logique de ce point de vue. Il n’avait pas pour but de conquérir militairement le Royaume, mais de le corrompre de l’intérieur. Leur cible était claire : le Roy et le Roy seul.

Au final, les Giths avaient gagnés au moment où la Reine était tombée, car c’était le premier mouvement crucial d’une tactique visant à verrouiller son emprise sur un individu bien précis. Ce genre d’envoûtement était connu pour faire appel au cœur, la victime était donc « harponnée » par les sentiments, alors qu’il était le plus vulnérable. Le moment le plus favorable au succès du sort était une crise émotionnelle intense, comme la perte d’un proche.
Les Giths étaient réputés experts dans l’art de la dissimulation. Un ou plusieurs mages devaient être présents à Porcell, attendant patiemment, cachés dans les rangs ennemis. Lorsque le Roy avait vu la Reine mourir, le sortilège s’était refermé sur lui, ciblant directement son subconscient.
Dorénavant, ils avaient toute liberté de l’influencer par l’intermédiaire de ses rêves, c’était certain. Et les mages devaient rester vigilants, car si le sortilège devenait suffisamment intrusif, ils pourraient avoir accès à des informations en persuadant le Roy de les leur fournir. Drefus devait donc rapporter la moindre de ses visions et il était protégé en permanence par Dalfresse.

Le Roy se sentait las. Le soir, il rendit visite à son beau-père endormi, qui lui fit l’impression d’un fantôme. Drefus veilla longuement au chevet du vieillard sans le réveiller, sans parler, car il n’y avait rien à dire.

Le Roy gagna sa chambre au milieu de la nuit, une luxueuse suite dans les quartiers royaux de la forteresse, accompagné de Dalfresse et de deux de ses disciples. Dalfresse commençait à expliquer les rudiments des rituels à respecter pour assurer une paix relative au Roy pendant son sommeil, mais il s’aperçut que ce dernier, assis sur le rebord du lit, ne l’écoutait pas. Son expression arrêta le mage ;

« Que se passe-t-il, Monseigneur ? »

Les yeux du Roy était exorbités, son regard fixe.

« Derrière… »

Dalfresse se retourna, mais rien.

« …Elle est là… », balbutia le Roy.

Au fond de la pièce, dans l’ombre des rideaux, deux yeux jaunes fixaient le Roy. Une voix aigu siffla :

« Et bien Drefus, arrête un peu de me suivre, voyons… »

Dalfresse haussa le ton :

« Mon Roy ! Vous la voyez là, vous voulez dire en ce moment même ?! »

Le ton péremptoire du mage avait sorti le Roy de sa fascination. La femme avait disparu.

« Oui, je….je crois qu’elle... ». Le Roy pleurait.

« Très bien. », fit Dalfresse sans attendre la réponse. « Le sortilège est plus avancé que ce que nous croyions. Elle a aussi accès à votre état de veille. Ne vous en faites pas, elle ne peut vous atteindre physiquement, mais elle va hanter votre esprit au quotidien désormais. C’est une tactique d’espionnage avant tout, elle est présente en permanence, mais elle ne se montre à vous que si elle le désire. Elle va essayer de vous user l’esprit et de vous utiliser comme un prisme pour vous soutirer des d’informations. Pour elle, vous êtes une porte ouverte sur notre royaume et notre camp. Je suis navré, mais vous allez devoir sortir le moins possible et jamais hors de la forteresse. Il va falloir aussi établir un code pour communiquer. Nous pouvons limiter son champ d’action, mais pas complètement. La seule option pour nous est de vous isoler le plus possible. »

Jusqu’au petit matin, les mages pratiquèrent des invocations et tracèrent des symboles dans toute la pièce. Le Roy s’endormit d’épuisement, alors qu’il entendait encore des ricanements derrière les murs et qu’une voix fredonnait des airs que Nedmille avait coutume de chanter au Roy, lorsqu’ils étaient seuls tous les deux.

Le Seigneur Dirth mourut le lendemain. Drefus, en souvenir de sa Reine, rebaptisa la cité Nedmor, qui demeura la forteresse la mieux gardée du Royaume et le nouveau foyer des Humains.

Toutefois, une guerre silencieuse s’y jouait chaque jour autour du Roy, monarque hanté, reclus dans une chambre qu’il ne quittait pratiquement jamais et qui ne communiquait qu’avec son conseiller Dalfresse, selon un langage connu d’eux seuls.
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